Le Yoga du silence

Le Yoga du silence

 

 

A propos de Jacques Vigne :

Son itinéraire est peu banal : psychiatre de formation, diplômé de la faculté de médecine de Paris, bénéficiaire d'une bourse de la Fondation Romain Rolland et de la Maison des sciences de l'homme, il est parti en Inde étudier les rapports entre la guérison psychologique et l'enseignement traditionnel du yoga. Le voyage d'étude s'est transformé en coup de coeur. Il vit depuis maintenant une décennie au pays des ashrams et des brahmanes. Adepte de la voie védantine, il passe une grande partie de son temps à méditer. De temps à autre, il publie un livre et fait un court séjour en Europe pour partager le fruit de ses études comparées entre la démarche spirituelle et la démarche psycho-thérapeutique. Des fruits qui lui viennent de sa connaissance des diverses traditions religieuses et de son expérience personnelle. L'homme, grande silhouette et barbe épaisse, a l'accueil simple et jovial. Il est plein de sollicitude et semble peu s'émouvoir de l'intérêt que ses lecteurs et certains de ses pairs portent ses travaux. Rencontre avec un homme qui a fait, à l'instar du père Henri Le Saux, le grand écart entre l'Orient l'Occident.  

Interview de Jacques Vigne

par Dominique Trachet 

* Comme certaines personnes ne peuvent rester seules, il y a aussi des gens qui ne supportent pas le silence. Quelles sont les conditions de base afin de pouvoir apprécier le silence ? 

Pour bénéficier du silence, il faut avoir une préparation. Le travail sur le corps aide à s'intérioriser de façon agréable, la connaissance de la respiration permet de revenir à son être à la fois instinctif et spirituel de base, et avant tout cela, il faut réfléchir suffisamment pour comprend l'intérêt de discipliner sa vie. Sinon, les erreurs qu'on a faites et qu'on n'a pas regrettées remonteront pendant le silence, elles gêneront la méditation. On demandait au grand maître zen Qinxi qui était un prédecesseur de Dogen au début du second millénaire au Japon : « Comment obtenir le silence ? » Il a répondu simplement : « Ne faites pas de bruit. » 

* Quelles sont les vertus du silence ?

Le silence donne l'énergie : en latin, virtus signifie d'ailleurs force. D'habitude, nous sommes comme un seau percé, à cause du parasitage du mental verbal, nous perdons constamment une énergie que pourtant nous n'avons pas en quantité infinie, et donc qui

est précieuse. En ce sens, on peut dire aussi que le silence est une nourriture. 

* Nous ne pouvons pas tous aller vivre dans l’Himalaya (heureusement pour l’Himalaya !). Ici, nous vivons dans une société dans laquelle nous sommes soumis à des bombardements non seulement de sons mais aussi d’images et d’informations (souvent manipulée). Notre 'nature' est limitée à un parc dans la ville.  Croyez-vous que c’est quand même possible dans un monde pareil de se confronter au silence en soi?

 De s’isoler assez pour pouvoir se fondre avec ce silence ? De s’échapper de ce monde de consommation ? Est-ce qu’on ne devrait pas être plus délicat en ce qui concerne les‘sons’ que l’on admet dans sa vie ? 

Un bon système est-ce celui des juifs avec leur sabbat : ils sont très stricts pour arrêter toute activité profane une journée par semaine. Avec de la discipline, on peut décider de couper tous les moyens de communication, téléphone, portable, fax, et mails pendant

une journée. On reste seul en soi-même ou tranquille en famille, on a des lectures spirituelles, on pratique la méditation, on va marcher dehors sans autre but que de faire une promenade. Si on observe cette discipline, on développera naturellement l'ermitage

et l'Himalaya en soi-même. Et ceci où qu'on soit, même dans une banlieue de grandes villes avec des millions de personnes autour. Quand il y a des possibilités de vacances même courtes, cela peut être aussi d'aller dans des lieux de nature et de rester le plus possible en silence. Ces deux types de travaux s'aideront et se compléteront. Il faut

souligner aussi que nous nous laissons aller à l'excès d'information, nous sommes encombrés de données qui paraissent simplement intéressantes mais au fond sont du bruit. Il faut savoir sélectionner des articles de fond qui nous fassent comprendre la situation du monde, et se souvenir de plus que nous n'avons en général pas non plus la

vocation d'un diplomate, d'un politicien ou d'un journaliste pour être au courant de mille choses à la fois. À chacun son travail. Mais tout le monde a comme labeur fondamental l'intériorisation, au moins petit peu tous les jours et un peu plus une fois par semaine. 

Croyez-vous que c’est important de trouver une place pour ‘le silence’ dans l’éducation de nos enfants et comment pourrait-on s'y prendre ? 

On peut présenter le silence comme un jeu, ainsi qu’inciter à l'immobilité corporelle de façon ludique. À la fois les enfants - et les adultes qui n'ont guère d'expérience intérieure- aiment bouger, c'est pour cela que le Hatha yoga et les autres techniques corporelles traditionnelles dynamiques existent. On utilise ce désir de bouger, mais en lui donnant déjà malgré tout une dimension intériorisée. 

* S’il y a des gens qui veulent commencer à écouter le silence, quel est le conseil que vous pouvez leur donner ? Comment orienter ses premiers pas en direction du monde du silence ? 

Déjà, il ne faut pas avoir l'anxiété de ne rien entendre. Au fait, beaucoup de débutants s'exclament, quand ils perçoivent le son du silence : « Mais ce n'est que ça ! Je l'entendais en fait tout le temps, mais je ne l'écoutais pas ! » Écouter de son du silence par l'oreille

droite est recommandé dans la tradition. Du point de vue de la neurophysiologie, on peut faire remarquer que le nerf auditif relie cette oreille droite à l'hémisphère gauche, qui représente la moitié du cerveau chargée de gérer la concentration paisible et tranquille,

la sérénité et de la joie. L'hémisphère droit, lui, est spécialisé dans la gestion du stress. Si on n’entend pas le son du silence, rien n’empêche de se chanter un a continu mentalement, de s'absorber complètement dedans, et on ne sera pas loin alors de

 

l'absorption dans le nâda, le son intérieur.